de Jeanne Richard
Pour l'âme délicate et sensible de l'Ermite, c'est revisité... Avec plaisir.
Pas tellement le choix. Je dois bien écrire quelque chose ici parce que je voulais te parler des étoiles, oui, comme il y a deux jours, et finalement, je te parle d’émerveillement. Oui, je sais, un est souvent accompagné de l’autre, disons, pour faire court, mais je vais devoir m’y reprendre pour te parler des étoiles. Ou, plus simplement, oublier ça. C’est vrai, je me suis mise dans la tête de te parler des étoiles. Quelles étoiles ? L’émerveillement. C’est pas beau ça l’émerveillement ?
Ça n’a rien à voir avec une personne qui tient à jouer le rôle d’une midinette ou d’une homme rose et qui fait la démonstration de ses talents d’émerveillement. Non, je ne parle pas des personnes et des préjugés. Je parle des rôles. Les préjugés, c’est autre chose, une autre prison, d’autres murs tout autour, en dessous et au dessus de soi. On est enfermé dans cette cellule bétonnée par nos préjugés, en plein milieu. Oui, en plein milieu. Une cellule dans une prison est toujours au centre du monde. C’est le centre du monde. Le nombril du monde. La prison et le centre sont indissociable. Dès qu’on se déplace un peu en périphérie, il n’y a plus de prison. La prison existe tant que nous nous situons dans un centre. Nos préjugés nous recroquevillent, nous rapetissent, nous tarent. Nos préjugés ne permettent que des mariages d’idées co-sanguins. On devient tarés dans la tête. Des préjugés, ce ne sont pas des opinions. D’ailleurs, les préjugés ne survivent pas à la réflexion. Ils s’évaporent ou deviennent des opinions. Les préjugés, ce sont des idées de seconde main. C’est la répétition de quelque chose que nous ignorons nous-mêmes. Est-ce ma propre opinion que je répète ? Est-ce même quelque chose d’aimable à répéter, comme ça, sans savoir ? Pourquoi je répète ça ?
Quand il y a émerveillement, le concept beauté-laideur n’a pas la même signification. Quand je dis spontanément « Que c’est beau ! », ce sont des mots pour exprimer ce que je ne sais pas exprimer avec des mots. L’objet de mon émerveillement (paysage, personne, concept, etc.) n’est ni beau ni laid : il m’émerveille. Dans mon regard, il est merveille, il est beauté. Je peux détailler la beauté et la laideur du merveilleux. Et puis quoi ? Peu importe la somme, c’est tout naturellement que je trouve la beauté dans ce qui m’émerveille. C’est ma propre beauté qui s’appelle, qui se cherche, qui se voit. C’est un germe de cette beauté qui finit par chercher – et trouver – tout naturellement le soleil. Lorsque je m’émerveille, je m’élève. Une partie de ce que je suis vient d’éclore au soleil, vient d’être touchée, un énième premier big-bang. Il n’y a rien d’objectif dans l’émerveillement. Ce n’est que beauté. L’émerveillement, c’est quand je suis aspirée au-delà de moi, là où le mot beauté ne se nomme plus. Plus tard, je dirai, peut-être : « Ouin, pas si beau que ça, pas si merveilleux que ça. » Le changement n’est jamais, jamais du côté de l’objet de mon émerveillement. C’est mon regard qui change.
Entre l’instant d’émerveillement et le « Ouin », il y a un espace-temps. Ça n’a pas chômé. Durant cet espace-temps, la superbe toile dans ma tête a capté l’émerveillement, mon ego (peu importe le terme ou la forme) l'a conceptualisé, ou s’est rappelé d’un concept qu’il a déjà créé, et une formidable mécanique s’est mise en branle. Quarante-huit ans d’expériences, de rodages, d’analyses fines et subtiles... Oui, monsieur. Le résultat ? Honnêtement ? Pas fameux.
Plus tard, je pourrai dire que mon émerveillement était dû à mon manque de connaissance, ou à mon manque de clairvoyance ou (ça, c’est vraiment la pire chose à dire) c’était une fausse image. Comme si j’avais été victime d’une fausse représentation. Quoi qu’il en soit, lorsque l’émerveillement s’estompe, je cherche des justifications pour m’être laissée émerveillée. Insulté, mon intellect soi-disant berné n’a jamais eu de difficulté à trouver (le nombre qu’il faut) de justifications, d’explications, pour dire que, finalement, le soleil, et ben non, c’est pas le soleil.
C’est une tragédie en soi de chercher. Il n’y a que mon ego qui cherche. Parce que ça fait zinzin d’avoir été émerveillé pour finalement « Ouin ». Je te jure (oui, écris la date parce que je ne jure pas souvent), il y a des jours où le plus ardent de mes désirs est de lui [complètement censuré...] un coup de masse en plein front et qu’il tombe raide mort.
Vois-tu, le soleil, c’est le soleil. Et j’aime la lumière du soleil. Pourquoi ? Qui cette question intéresse-t-elle ? Pas moi. Mon ego est hautement intéressé par cette question. Pas moi. Moi, j’aime la lumière du soleil. Ça ne qualifie pas le soleil de parfait ou d’imparfait. J’aime la lumière du soleil. Les qualificatifs teintent la lumière, l’animent, mais ils ne sont pas le soleil.
Cette formidable machine dans ma tête met de côté bien des choses que j’aime, bien des objets d’émerveillement parce qu’ils ne sont pas raisonnables. Tous autant que nous sommes, nous avons de justes et d'excellentes raisons de faire ceci et de justes et d'excellentes raisons de ne pas faire cela. Que reste-t-il de ce que j’aime, de ce qui m'exalte ?
Cette formidable machine est nulle je te dis. Il n’en sort pas assez de ce que j’aime, de ce qui m’élève. Ce n’est pas une question d’ajustement, de dosage de ceci ou de cela. Tout simplement, ce n’est pas une machine qui produit de l’émerveillement. Ce n’est pas fait pour ça. C’est fait pour diluer l’émerveillement. Comprendre l’émerveillement. Analyser ce qui m’émerveille pour – le rêve – tenter de découvrir comment le contrôler, comment le reproduire. Cette formidable machine, ça ne sert qu’à ça. Ça ne fait que des copies. Avec des mixtes, pour me tromper sur l’illusion de la répétition. Quand je déballe, je vois que ce n’est qu’une imitation.
Quand cette machine hume le parfum de l’émerveillement, c’est terriblement violent, c’est déchiqueté : pas de ça ici. Ici, ça contrôle la circulation, ça contrôle les valves à copies d’émerveillement. Un émerveillement qui n’est pas contrôlé par cette machine, c’est out.
Ah mais non, c’est-à-dire ah mais oui, bien sûr, une petite dose d’émerveillement juvénile, oh là, attention, le dimanche, parce que la semaine, non, vraiment, ce serait de trop, même en y mettant du mien, et le dimanche, attends, pas tous les dimanches, parce que là, vois-tu, ce serait routinier, c'est idiot, ce serait contraire à l'effet recherché, ah mais oui, certainement, pourquoi pas ? y a rien de mal à rechercher un effet, quoi que les dimanches, parfois, faut bien le dire aussi, j’ai pas toute la journée, faudrait voir, alors… et on en revient, parce qu’il faut bien en revenir, bien sûr, nous ne sommes quand même pas d’éternels...
Quand je te dis que je suis perdue... Vois-tu comme je suis perdue ? Je suis dans l’éternité. Il n’y a pas d’autre éternité. Je suis actuellement éternelle. Et j’aime la lumière du soleil.
Bisous pour le temps gris qu’il fait dehors.
— Deux jours plus tard, Juillet 2008
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