Contes

par Myra Pocklington

Les amants

D'une rencontre à l'autre, peut-être qu'il n'y aura pas une autre fois. La volupté de l'instant se mue alors par à-coup en un curieux et désolant état d'urgence d'aimer.

 

J'aurais aimé emporter un morceau de toi pour en jouir à satiété. Je te l'aurais rendu au petit matin et, le soir venu, juste avant ton sommeil, emporter un autre morceau. Tu t'éveillerais de nouveau avec un autre bout de toi comblé de mes caresses et moi des siennes. Je ne suis repue de rien de toi. Je ne sais pas si j'aurai le temps. Insidieusement, il arrive que je souhaite n'être jamais rassasiée, même si le temps n'était pas compté.

 

Encore et encore, je t'écouterais te raconter tout bas et mes lèvres baiseraient ton front. Ces instants sont donnés et reçus ou ils ne sont pas. Ils émergent de l'anticipation d'un accueil mais ne coexistent pas avec la notion de temps. Le passé commun seul ne saurait suffire à les faire éclore.

 

C'est le don mutuel de l'instant présent, unique, que se partagent de tendres amants.

 

 

 

Le grand regret de mes vies amoureuses est de ne pas avoir su apprécier, de ne pas avoir su donner avec grâce. Le baume à ce regret est d'en être consciente. Apprendre ce que j'ignore est une joie. Ne pas freiner l'impulsion de donner est une joie. Pourquoi priver l'autre de ce qu'il nous inspire ? Pourquoi ne pas faire don de soi ?

 

À cause de demain.

 

Autant l'anticipation de l'accueil permet l'ouverture, autant l'anticipation d'un douteux demain ruine aujourd'hui et hypothèque ce demain que, pourtant, je souhaite sans grandes tempêtes.

 

Ça m'apparaît stupéfiant d'avoir pu un jour imaginer un demain serein en vivant un aujourd'hui si misérable. Car ce qu'il y avait à donner n'était pas donné. Un barrage s'érige pour retenir le flot.

 

Le don refoulé en vient à boucher mes oreilles jusqu'à ce que je n'entende plus que mon propre écho. Le don refoulé embrouille ma vue et finit par m'aveugler. Le don refoulé m'étouffe, me noie, me perd. Ça me dégénère. Pourquoi ne pas faire don de soi ?

 

À cause d'hier.

 

À cause du souvenir des « toujours » et des « jamais » marchandés, exigés puis foulés de part et d'autre, des « toujours » et des « jamais » qui massacrent et qui tuent, même quand on s'imagine être déjà mort. On ne finit pas de mourir d'une vie d'errance derrière soi. Peu importe où retournent mes pas derrière, c'est une poussière désertique qui s'élève.

 

J'oublie qu'en ce moment même, cet instant n'a encore jamais existé et il ne reviendra pas non plus. J'oublie que la vie est un éternel bouquet de renouveau qui porte ses propres parfums. En cet instant, pourquoi ne pas faire don de soi avec grâce ?

 

Lorsque mes lèvres rencontrent les tiennes et que mes mains se posent sur tes joues, les effleurent, caressent ta nuque et glissent le long de ton dos, de tes fesses et de tes cuisses, cet instant n'est ni rêve d'avenir, ni souvenir.

 

Tu es là, unique, tu n'es personne d'autre. Tu es tout toi, dans toute ta beauté. Dieu que tu es beau ! C'est la ènième première exaltation de mes lèvres qui touchent les tiennes, c'est encore et encore notre premier baiser d'amants. Nos baisers m'embrasent.